Préface Compilation "SACRE NINO" (1998)
Textes

Biographie RFI Musique
NINO FERRER
Au cours de l'été 98, Nino Ferrer a non seulement choisi de mettre fin à son existence, mais aussi à une carrière en dents de scie. Personnage un peu en marge du milieu musical, il nous laisse des chansons qui sont pour beaucoup des tubes majeurs du répertoire, et parfois même de petits chefs d'œuvres.
Nino Ferrer est né Agostino Ferrari. Il voit le jour le 15 août 1934 à Gênes en Italie dans une famille bourgeoise. Son père est italien et sa mère française. Nino affirme avoir eu une enfance très agréable au sein d'une famille cultivée et amoureuse des Arts. Il passe les cinq premières années de sa vie en Nouvelle-Calédonie où son père est nommé ingénieur dans une usine de nickel. Lors de vacances en France en 1939, Nino et sa mère se retrouvent bloqués à cause de la guerre. Son père continue à travailler en Nouvelle-Calédonie. Seuls en Italie, sans beaucoup d'argent, ces années-là ne sont pas très faciles, d'autant plus qu'il est reproché à la mère de Nino d'être l'épouse d'un ennemi de l'Italie.
De la préhistoire au jazz
En 1947, toute la famille s'installe en France. Nino est envoyé dans les meilleurs collèges de Paris. Après sa scolarité, il se lance dans des études d'ethnologie et d'archéologie préhistorique. Il en ressort diplômé. Une grande partie de son temps libre est consacré à visiter des champs de fouilles, et il décroche un premier emploi au musée de l'Homme.
A côté de cette passion pour l'histoire, il développe de nombreux autres centres d'intérêt. Il commence à peindre assidûment. Cette passion ne le quittera jamais. Mais surtout, il apprend à jouer de différents instruments : guitare, piano, clarinette, trombone ou trompette. Il compose, il écrit, et devient un fervent adepte de jazz.
A la fin de ses études, sa grand-mère lui offre un voyage en Nouvelle-Calédonie. Il en profite pour faire le tour du monde sur un cargo et participe à des fouilles sur l'Ile des Pins en Mélanésie. De retour à Paris, il doit se trouver un emploi. Mais tout ce qui s'offre à lui n'est pas passionnant et peu payé. De plus, il songe de plus en plus à se lancer dans la musique. Son choix est vite fait et il devient l'accompagnateur de musiciens de jazz à commencer par Richard Bennett et les Dixiecats, puis Bill Coleman de 58 à 60.
Du jazz au rhythm'n'blues
Au début des années 60, il travaille quelques années avec la chanteuse américaine Nancy Holloway. Il est son guitariste. Parallèlement, il continue d'écrire des morceaux très inspirés par le gospel. Il ne remporte aucun succès et essuie des refus dans la plupart des maisons de disques. Lorsqu'il découvre le rhythm'n'blues avec Otis Redding, Sam Cooke ou Sam & Dave, c'est une révélation musicale. Il transforme son écriture.
Repéré par le label Barclay, il faut attendre 1963 pour que Nino Ferrer enregistre son premier disque, "Pour oublier qu'on s'est aimé". Il a 29 ans alors que la moyenne des jeunes vedettes du moment en ont à peine 20. Ce 45 tours de quatre titres, écrit dans une veine assez classique, ne marche pas en France. Sur la face B, il décide de mettre une chanson qu'il a écrite au tout début des années 50, "Un an d'amour". Cette chanson est reprise en Italie puis en Espagne, et est plus connue aujourd'hui sous son titre espagnol, "un Año de amor", que le réalisateur Pedro Almodovar a utilisé dans son film "Talons Aiguilles". Un autre extrait, "l'Irréparable" connaît un succès certain dans certains pays d'Europe, au Japon, et même au Moyen-Orient, d'où une semaine de concerts organisée en grande pompe à Beyrouth.
Séparé de Barclay pour un petit label Bel Air, Nino est toujours inconnu en France. On le voit sur la scène de l'Olympia en 63 où il participe au spectacle de Nancy Holloway. En 1964, il monte un groupe gospel, Reverend Nino and the Jubilees ; ils se séparent avant même d'effectuer un enregistrement digne de ce nom. Nino sort alors quelques 45 tours sans succès.
De "Mirza" à "Je veux être noir"
Après toutes ces années de galère, le déclic a lieu de façon inattendue en 1965. Nino réintègre le label Barclay qui lui donne la possibilité d'enregistrer de nouveaux titres. Après quelques essais peu réussis, un nouveau directeur artistique, Richard Bennett, laisse les mains libres à Nino pour enregistrer un disque à sa guise. Excellente idée !
C'est ainsi que Nino Ferrer enregistre "Mirza", titre qui mêle efficacement rythm'n'blues et dérision des textes. La chanson est un succès immédiat et spectaculaire. La maison de disques réclame à Nino Ferrer des titres du même genre. Le public s'arrache les disques et le jeune chanteur devient une idole du jour au lendemain. Dans la foulée, paraissent "Les Cornichons" et "Oh ! Hé ! Hein ! Bon !". Nino Ferrer est désormais considéré comme le chanteur rigolo et l'amuseur à la mode. Sa notoriété est énorme, mais fondée sur un répertoire qui ne lui ressemble pas. Cependant, il aligne tube sur tube et sa nouvelle vie de vedette prend un rythme infernal. En 66, il donne 195 galas et participe à près de 30 émissions de télévision. Il profite à fond du système : argent, luxe, conquêtes. On le compare à Dutronc pour son côté dandy provocateur et séducteur à l'air blasé. Mais Nino Ferrer se lasse très vite.
En 1966, sort "le Téléfon", nouveau tube qui fait encore danser les gens trente ans plus tard. En dépit de sa réussite, Ferrer doté d'un caractère entier, commence à se fâcher avec le showbiz. Peu enclin à faire des concessions, il quitte Paris et s'installe en Italie où au même moment, son titre "Je veux être noir" fait un succès d'un tout autre type.
Changement de direction
Etouffé par sa propre réussite, Nino Ferrer reste environ trois ans en Italie de 67 à 70. En France, continuent de sortir des titres qui marchent assez bien. Ses textes sont de plus en plus iconoclastes voire politisés, mais toujours sur un mode ironique, voire parfois cynique. En 1967, il chante "Mao et Moa" et "Mon copain Bismarck" et en 1968, c'est "le Roi d'Angleterre". Son répertoire devient mordant en écho à son irritation générale du showbiz et de la société.
A cette époque, Nino engage un jeune musicien camerounais, Manu Dibango, qui se fera connaître plus tard en tant que saxophoniste. Mais c'est comme organiste que Dibango travaille avec le chanteur.
En Italie, Nino devient animateur de télévision dans une émission de variétés un tantinet irrévérencieuse, "Lo, Agata e tu". Il en tire une notoriété indéniable. Il participe deux fois au festival de San Remo. En 1970, il termine finaliste, mais l'année suivante, est éliminé. Après une courte idylle avec Brigitte Bardot, il choisit finalement de rentrer en France après avoir enregistré l'album "Rats and Roll" en 1971.
Décidé à mener désormais la vie et la carrière qu'il entend, il s'installe dans le Quercy, région du sud-ouest de la France, et commence à élever des chevaux. Mais la musique le tient toujours et sa rencontre avec l'Anglais Mickey Finn change beaucoup de choses dans sa vision de son travail. Mickey Finn est un guitariste anglais qui a fait ses classes avec T.Rex, Clapton ou les Stones. Avec lui, Nino se plonge dans le rock. Il met à jour des textes plus sombres, plus proches de lui.
Albums et tubes
En 1972, sort l'album "Métronomie" considéré par le chanteur comme son véritable premier album. Très empreint de son époque, cet album a un air d'expérience. Les musiques de Nino Ferrer s'accompagnent de bruitages. Il y reprend son tout premier enregistrement, "Pour oublier qu'on s'est aimé". Pour le plus grand regret de Nino Ferrer, ce n'est pas l'album qui marche mais un seul des titres, "la Maison près de la fontaine". Très différente du reste de l'album, ce 45 tours se vend à 500.000 exemplaires. A nouveau, le monde du showbiz tire le tapis rouge devant Nino Ferrer, ce qui finit de le conforter dans sa haine de ce milieu…
Ferrer continue de sortir un album presque tous les ans. Un seul tube lui permet tout de même de faire ce qu'il veut même si, commercialement, ce n'est pas toujours une réussite. En 1973, Nino monte un groupe occasionnel avec Micky Finn et d'autres musiciens. Ensemble, ils enregistrent l'album "Nino and Leggs" dans une veine totalement rock'n'roll. L'album ne marche pas et Nino quitte le label Barclay pour CBS. L'année suivante, sort un 33 tours tout en anglais, "Nino and Radiah". Radiah Frye est la jeune chanteuse américaine que l'on voit sur la pochette. Seul un titre du disque est en français et pas le moindre. C'est "le Sud", succès parmi les succès du répertoire de Nino Ferrer. Titre majeur de toute la chanson française, "le Sud" est en fait la énième version d'un titre écrit initialement en anglais. A sa sortie, ce titre connaît un succès phénoménal et se vend à un million d'exemplaires. Mais Nino n'est pas satisfait. Une fois de plus, le succès d'un titre camoufle le travail d'un album entier.
L'année suivante, Nino Ferrer sort un nouvel album, "Suite en œuf", mais sans succès. Idem pour "Véritables vérités verdâtres" qui paraît en 77 et qui marque sa rupture avec CBS.
Retour et retraite
Le succès de "le Sud" permet cependant à Nino Ferrer de s'offrit une maison dans sa région du Quercy. C'est ainsi qu'en 1976, il s'installe dans une magnifique bastide du XVème siècle située au lieu-dit Lataillade. Il y monte un studio d'enregistrement, et continue à s'occuper de chevaux et à peindre.
En 1978, il épouse Jacqueline Monestier dite Kinou.
Désormais sans maison de disques, Nino Ferrer sort ses disques sur des labels chaque fois différents. En 1979, paraît "Blanat" sur un petit label indépendant, Free Bird. C'est un album très gospel, voire jazz, avec des titres en français et en anglais, comme souvent dans son répertoire. La même année, Ferrer rencontre Jacques Higelin et part en tournée avec lui. Son univers rock et délirant, sa personnalité puissante, séduisent Ferrer et l'incitent à retrouver la scène qu'il avait abandonné depuis longtemps. Suite à cette tournée, il joue à Paris au Bataclan avec le groupe du futur Paul Personne.
Nouvel album en 1981 sur le label WEA. Dans cet album, "la Carmencita", on trouve essentiellement d'anciennes chansons et les ventes sont très faibles. En revanche, l'album suivant, "Ex-Libris", est entièrement original et écrit en hommage à son père. Mais il ne rencontre pas plus de succès.
1983 est une année de retour et de départ. Ferrer sort un album à nouveau dans la veine rock'n'roll de Leggs, "Rock'n'roll cowboy". Puis, il monte sur la scène de l'Olympia le 19 décembre pour un concert unique. Et pourtant, cette année-là Nino Ferrer claque définitivement la porte du showbiz.
On le retrouve cependant dès l'année suivante dans une comédie musicale pour enfants, "l'Arche de Noé", montée à Paris au théâtre de l'Unité. Auteur des musiques, il y interprète Dieu ! Le spectacle marche plutôt bien et attire jusqu'à 200.000 spectateurs.
De fin 84 à 86, Nino Ferrer disparaît totalement de la scène musicale. Retiré dans sa bastide, il peint beaucoup, fait quelques expositions et surtout élève ses fils, Pierre et Arthur. Il enregistre cependant un album en 86 qu'il nomme très sobrement, "13ème album". Mais le disque passe inaperçu.
En 1989, la municipalité de Montcuq lui commande l'organisation des cérémonies du Bicentenaire de la Révolution française. Nino s'exécute et monte un spectacle dans lequel il interprète "la Marseillaise". Un 45 tours à tirage limité sera même tiré de cette expérience, "Il pleut bergère", vieille chanson traditionnelle française.
Dernier chapitre
Au début des années 90, Nino retrouve un certain succès en Italie. Les quelques concerts qu'il y donne attire beaucoup de jeunes fans. L'année suivante, c'est en France que Nino fait un grand retour dû à la sortie d'une compilation et d'une intégrale, "l'Indispensable". Enorme succès commercial, ces sorties font entrer Nino Ferrer dans les boites de nuit. Comme en Italie, c'est une public jeune qui découvre et apprécie son répertoire.
C'est sur le jeune label Fnac en 1993 que Nino Ferrer sort un nouvel album complètement original enregistré pour l'essentiel à Lataillade, et terminé à Toulouse. La pochette et le livret sont illustrés par les peintures du chanteur. Cet album conçu avec son complice Mickey Finn, marque un retour en demi-teinte comme l'indique le titre, "la Désabusion", jeu de mots construit avec "désabuser" et "illusion". Nino Ferrer est toujours morose et le chante haut et fort.
Pendant environ deux ans après "la Désabusion", Nino est présent ça et là dans l'actualité. En 94, il fait une exposition à Paris, publie un recueil de textes et continue la promotion de l'album. Cependant, un Olympia prévu au printemps 94 est annulé.
D'avril à juin 95, il part en tournée pour la première fois depuis d'innombrables années avec son fidèle groupe, les Leggs. Il est également invité des Francofolies de la Rochelle en juillet. Cette même année, sort un petit album original de dix titres enregistrés "à la maison". Véritable petit travail familial enregistré de 87 à 92, on y trouve des reprises d'anciens titres ("Mirza", "le Sud"), des chansons traditionnelles ("Il pleut bergère", "Besame Mucho"), le tout chanté par son épouse Kinou, son fils Arthur, Micky Finn, et divers amis musiciens.
Mais après cette parenthèse médiatique vécue avec un entrain mitigé, Nino Ferrer retrouve avec plaisir sa maison, ses animaux, sa famille et sa mère Mounette qui s'est installée avec eux.
Nouvelle période de silence pendant laquelle Nino vit entouré de sa bande familiale et amicale. Ses fils sont étudiants mais Arthur prépare un album avec son père.
En juillet 98, Mounette meurt, créant un vide certain dans l'existence de son fils. Un mois plus tard, le 13 août, Nino Ferrer se tire une balle dans le coeur en plein champ de blé à quelques kilomètres de chez lui.
Doté d'un tempérament imprévisible et fougueux, Nino Ferrer a refusé les compromis au profit d'une totale liberté artistique. S'il a ainsi sabordé sa carrière, il a pourtant laissé quelques traces indélébiles dans le patrimoine musical français avec des chansons aussi différentes que "les Cornichons" et "le Sud", sans oublier de nombreux titres injustement inconnus.
Septembre 98

Copyright RFI Musique


Préface Compilation SACRE NINO 1998

TEXTE DE PRESENTATION DE LA COMPILATION "SACRE NINO" PARUE EN 1998

Marc Legras (Juin 1998 )

Années 60... Une nouveauté chasse l'autre des antennes, de la presse pour jeunes, des bacs des disquaires où, sur la pochette d'un super 45 tours quatre titres, un jeune homme distingué interpelle le chaland : "Z'avez pas vu Mirza ?" Dès lors, l'animal folâtre à toute heure du jour et de la nuit sur les grandes ondes.

Le bouton à peine tourné, revoilà le jeune homme blond immédiatement identifiable à sa voix et à sa musique encombrée "de paniers, de bouteilles, de paquets, d'oeufs durs et de cornichons" et son récit de pique-nique raté à cause de la pluie... Bon sang! Qu'il le laisse tomber son pot de cornichons! Mais Le gars est un teigneux et sur la station voisine -toujours en grandes ondes- il prévient "Oui, je sais que je perds tout mais je ne veux pas qu'on se moque de moi. Oh! Hé !Hein !Bon". Et on finit par s'accommoder des malheurs de Nino comme de ceux d'un proche, un brin décalé, la tête ailleurs et les pieds dans les étoiles. Son parti pris du rythme (guitare, orgue électrique et batterie), du concret restitué avec une forme de naïveté nous renvoie à l'immédiat, à nous-mêmes, aux prises avec le quotidien.
Il fait sourire, c'est gagné, on en redemande. Celui que les journaux présentent comme un farfelu -le plus récent dans la chanson- a plus d'épaisseur qu'il n'y paraît. Trois sur quatre de ses chansons inclinent à la douceur mais encore faut-il les entendre. Sous le feu d'artifice couvent des cendres qu'il met en musique (Ma vie pour rien par exemple) comme autant de discrets papillons noirs (ou bleus à l'âme, au choix).

"Je me donnais deux, trois ans pour voir si je pouvais envisager de vivre de mes chansons... " Sur La scène de l'Olympia qu'il partage avec Eric Burdon et Les Animals à l'occasion d'un "Musicorama" (décembre 1966), délaissant sa tenue 18ème siècle, il lance Je veux être noir (enregistré quelques semaines plus tôt en public à Dijon avec sa bande de musiciens et techniciens -"La bande à Ferrer"- en même temps que Si tu m'aimes encore de la veine mélancolique de ses premières chansons). Il joue ce soir-là son va-tout. "Si je réussis à entraîner le public, je ferai un pas de géant vers le succès. Si mes nouvelles chansons ne marchent pas, je suis ruiné dans les semaines qui suivent" confie-t-il à la presse. Le succès lui sourit encore avec Madame Robert, prétexte d'une véritable galerie de portraits d'une famille dont il est "l'affreux jojo qui collectionne les conifères, les escargots, les parapluies, les papyrus hindoustanis." Puis, avec Alexandre dont on apprend incidemment qu'il "a mangé les cornichons" et "mordu Mirza". Un détail qu'on peut noter, car il est très rare qu'un auteur fasse, dans un texte, référence à ses chansons antérieures même très connues.

"Otis Redding, un usage inédit de la voix, un art redoutable et efficace de la mélodie..."
L'arrivée des cuivres désormais omniprésents dans toutes les orchestrations souligne le goût de Nino Ferrer pour le jazz, le blues et le rhythm'n'blues, des cartes annoncées dans Je veux être noir lorsqu'il citait Wilson Pickett, James Brown ou Ray Charles. On en retrouve l'influence dans le Millionnaire, l'inénarrable Mao et Moa (1966) alors que "Le petit livre rouge" devient un best-seller, Je cherche une petite fille, Mon copain Bismarck, Les hommes à tout faire, Les petites jeunes filles de bonne famille (1967), Le roi d'Angleterre. Les yeux de Laurence (1968), Je vends des robes et le ferroviaire Tchouk-ou-tchouk (1969). On peut s'arrêter sur deux exceptions : Justine (1969), une tranche de vie calamiteuse, sur un air de java, muée en franche rigolade, et surtout La Rua Madureira (1969) qui, feeling brésilien et percussions en pointillé, effleure une des voies qu'explorera Nino Ferrer avec bonheur.
Avec Gaston, y'a l'téléfon qui son (1969), immense carton. L'expression passe aussitôt dans le langage courant du bistrot au bureau ou à la maison et elle y reste. Qui ne l'utilise à un moment ou à un autre encore de nos jours ?
"La musique que je faisais, pour moi ça n'était pas des variétés. Je cherchais quelque chose d'autre. Je me sentais de plus en plus mal dans un rôle de vedette qui m'a amusé quelque temps"

De Nino à Ferrer.... Depuis plusieurs générations, la famille paternelle fait partie de la bourgeoisie italienne de province éprise d'art et de culture. Sa mère descend d'une famille de paysans qui a quitté la France au milieu du siècle dernier pour s'établir en Nouvelle Calédonie. La saga familiale, sur toile de fond exotique, passe par la rencontre d'une jeune fille du bout du monde belle comme le jour, qui ne rêve que d'art, de théâtre, de littérature dans un pays doré et d'un jeune ingénieur italien venu travailler dans une usine de nickel.
Leur enfant, Nino Agostino Arturo Maria Ferrari naît à Gènes le 15 août 1944, vit les cinq premières années de sa vie en Nouvelle Calédonie. La guerre survient à la fin de l'été 1939 au moment où Nino et ses parents se trouvent en vacances en France, après un mois et demi de voyage en bateau. La famille s'installe à Rome dans l'Italie en guerre puis décide en 1947 de faire sa vie à Paris. Dans le pays de sa mère, l'adolescent se retrouve dans la situation d'un étranger, italien de surcroît, après une guerre aux traces encore vives dans les esprits de quelques-uns de ses professeurs et camarades de classe.

Son premier chagrin d'amour le laisse désemparé. Il en fait une chanson Un an d'amour (c'est irréparable), envisage un engagement dans la Légion ou de devenir explorateur. Avec une licence de lettres à la Sorbonne, il choisit des études (ethnologie, histoire des religions) les plus susceptibles de l'en rapprocher. Sa découverte de l'archéologie préhistorique le conduit au Musée de l'homme où officie un savant qui deviendra son maître: "Monsieur Leroi-Gourhan". Il participe à plusieurs campagnes de fouilles (dans l'Yonne, à la grotte El Pendo en Espagne), gratte "des mètres et des mètres carrés de terre à la recherche d'infimes éléments qui ne prennent de valeur que sur un plan stratigraphique millimétré"

Un jour il réalise qu'indépendamment de la modicité des salaires des chercheurs, devenir préhistorien n'est pas sa voie...
En parallèle il fait un peu de musique, accompagne Bill Coleman à La basse, puis Nancy Holloway (qui chantait T'en vas pas comme ça...).

"Je sortais d'une forme de jazz assez moderne - les grands orchestres style Count Basie, le Modem Jazz Quartet- qui m'apportaient swing et feeling, quand j'ai découvert Ray Charles, Sam & Dave, la mouvance rhythm 'n blues"

Alors que le jazz est une musique ternaire, l'arrivée d'une musique binaire signifiait qu'il se passait quelque chose de neuf aux Etats-Unis. "Un catalyseur !" se souvient Nino Ferrer qui, à la même époque, chante au Port du Salut, la Bouquinerie, la Polka des Mandibules et passe des auditions à la Colombe avec Un an d'amour, Madame Robert (dont il n'aura qu'à refaire l'arrangement pour l'enregistrer en 1966) directement influencées par les chansons de la jeunesse de ses parents avant guerre Mireille et Jean Nohain, Pills et Tabet, Jean Sablon et CharLes Trenet (qui saluera chez lui une forme de folie chantante !).
S'ajoutent à ces influences celles de Brassens, Léo Ferré - à qui Nino voue toujours "estime et admiration"- et les poèmes d'Aragon.

En 1963, Nino Ferrer enregistre son premier 45 tours (quatre titres dont Pour oublier qu'on s'est aimé et Un an d'amour) pour les disques Bel Air. Un an d'amour piraté devient un succès au Proche Orient (Liban, Turquie) sans la moindre retombée en France. La chanson traduite en douze langues fera le tour du monde quelques années plus tard. Elle réapparait dans les bacs des disquaires français avec la bande originale du film Talons aiguilles chantée par Luz Casail (1992) sous le titre Un año de amor. Le réalisateur Pedro Almodovar en signe lui-même l'adaptation.
Mais nous n'en sommes pas là. En 1963, quelques semaines après la parution du disque, le sémillant Eddie Barclay divorce et se sépare du label Bel Air.
La déception passée, Nino fonde "Nino and the Jubilees" avec un choeur de trois filles qui chantent ses compositions en tapant du pied! Une maquette qui finit en disque juste pour le souvenir!
Il fait la manche à Saint-Tropez lorsqu'Eddie Barclay, très charmeur, le rattrape, rachète son contrat, le renvoie en studio pour un disque. Troisième mauvaise pioche et dernière chance, on le confie à un directeur artistique qui le laisse travailler à son goût. Et c'est Mirza.
"Une private joke" dira plus tard Nino Ferrer. Pour les décideurs du disque, le voilà dans le bon créneau.

"J'ai toujours composé mes chansons avec le même coeur, la même passion. J'ai envie que les mots racontent une histoire, qu'ils fassent passer une émotion, qu'ils vibrent et aussi qu'ils soient comme les syncopes d'un solo de jazz qui swingue à mort."

La pelle nera, (Je voudrais être noir) devient sous ce titre un énorme succès en Italie. Saturé des tubes et surtout de voir jeté à la poubelle ce qu'il veut vraiment faire dans un autre style, Nino Ferrer part à Rome démarrer une carrière sur ce morceau et d'autres bases. Il représente l'Italie au festival de San Remo, enregistre dans sa langue et se voit confier un show hebdomadaire à la télévision Jo, Agata e tu. Impressionné par le traitement de sons naturels mixés avec la musique dans Riders on the storm des Doors et l'unité d'inspiration d'un disque des Blood, Sweat and Tears, il imagine Rats and Roll: un album conçu comme un tout, mêlant chants, instrumentaux, sons en boucle, ambiances (une mer superbe, une foule en liesse de plus en plus présente, etc...) chaque morceau constituant la suite du précédent. L'album enregistré en italien reçoit dans la Péninsule un accueil mi-figue mi-raisin. Nino Ferrer découvre un show-biz italien "pire que la cour des Borgia avec complots et poisons", le harcèlement des "paparazzi" et il plie bagage.
Il rentre à Paris avec son premier album français Métronomie (pochette surprenante d'après le tableau Le Métronome de Verlinde). En fait, à peu de chose près Rats & Roll chanté en français. Animé du même besoin irrépressible de se réaliser en tant qu'artiste, c'est l'album entier qu'il veut faire découvrir. Personne d'ailleurs ne le saucissonne… le système s'en tient à une seule tranche: La maison près de la fontaine (1972) atteint sur 45 tours cinq cent mille exemplaires et personne ne s'intéresse à l'album. Le succès commercial le renvoie dans les cordes !

A Saint-Tropez il rencontre "Michaël et Jane" auxquels il dédiera une très belle chanson après leur disparition tragique. Avec eux il glisse vers une sensibilité qui le rapproche du rock'n'roll. Surtout il lui font rencontrer Micky Finn, qui joue de la guitare au Papagayo, partenaire de T. Rex, d'Humble Pie, d'Eric Clapton ou des Stones. Ensemble, et avec le groupe qui s'appellera les Leggs, ils enregistrent L'Angleterre, MobyDick -si injustement passé sous silence-, L'An 2000, La révolution, Kinou qui figurent sur Nino Ferrer and Leggs (1973).

A vivre avec des anglais et des noirs américains, c'est en anglais, avec Radiah, qu'il prépare Nino & Radiah sur la pochette duquel il apparaît en chapeau, barbu aux côtés de sa somptueuse collaboratrice, nue. L'album (1974) porte en outre la mention The South. Une chanson dont aucune version ne le satisfait.

Producteur de son disque, il enregistre Le Sud en français sur la même mélodie. "Un mauvais souvenir", lâche-t-il à l'occasion. "Après dix versions, ce morceau n'est pour moi toujours pas terminé." Il accueille le succès du Sud -un million de 45 tours- avec flegme. L'album reste en cale sèche. Sa nouvelle maison de disques se frotte les mains.... Il embraye avec Suite en oeuf (1975) d'où émergent Alcina de Jésus (qui révèle une nouvelle fois un Nino Ferrer désabusé à force de lucidité), Les morceaux de fer -deux chansons avec quatuor à cordes en plus des musiciens très rock- un Moon grinçant et la poignante Chanson pour Nathalie.
"Je fabrique mes disques de A à Z. J'écris, je compose, je fais l'arrangement, je choisis les musiciens."

Avec Véritables Variétés Verdâtres (1977) -au titre mordant- il remplit le contrat qui le liait pour trois albums à sa maison de disques. L'idée l'effleure de fourguer ses fonds de tiroir... L'album vaut le détour par tout ce qu'il doit à l'humeur du moment et ne serait-ce que pour le minimalisme -aujourd'hui en vogue- de L'inexpressible ou Il pleut bergère de Fabre d'Eglantine qu'il restitue dans une version très personnelle avec synthétiseurs, guitare hargneuse, rythmique lourde.
Le bonheur peut être dans les voyages, dans sa tête, surtout dans la tendresse et l'amitié qu'on peut mettre dans les rapports humains. En quittant CBS, Nino Ferrer garde sous le coude l'album enregistré à Blanat, dans le Lot, avec Micky Finn (qui a appelé les Leggs à la rescousse le bassiste Ron Thomas, le batteur Keith Boyce puis Brian Johnston pour jouer piano et orgue). L'Arbre Noir, une grande chanson toute simple à la douceur des blessures près du coeur, contraste avec l'ensemble, Blanat (1979), bien accueilli par la critique. Convaincu qu'il n'y a rien de pire pour un artiste que de faire vendre ses disques par des gens qui n'y croient pas et à qui ils ne plaisent pas, Nino Ferrer confie Blanat à un petit label. Par goût du maquis, à l'image de la région du Quercy où il pose son sac dans une bâtisse du quinzième siècle, un brin fortifiée, parmi causses et bois. Il y mène une vie paisible, élève des chevaux, gagne un prix à Pompadour, la cité du cheval voisine, célèbre pour ses haras. Son troupeau augmente, il s'agace de vendre ses bêtes à des gens qu'il ne connaît pas, ne le supporte plus et s'en défait au bout de cinq ans.

"Jacques Higelin, un autre révélateur, m'a ouvert la porte et permis de comprendre qu'il ne fallait pas avoir de pudeur pour chanter l'amour, la tendresse."

Pendant toute cette période il ne met pas sa guitare au clou. Silhouette à la Paul Hogan, tel un Crocodile Dundee du Lot il apparaît sur les scènes parisiennes, l'oeil plus bleu et plus pétillant que jamais (Bataclan en 1979, Forum des Halles en 1981, Bobino en 1982, Olympia en 1983), où il donne corps et souffle à ses albums successifs La Carmencita (1981) où, en plus de nouvelles chansons, il "revisite" quelques-uns de ses titres phares et fait assassiner Mirza en seize secondes par un cavalier dont on perçoit les pas du cheval, l'arrêt, trois coups de feu avant que "Sale bête", tout ne soit dit.
Ex-Libris (1982) dédié à la mémoire de son père, dont il met en musique Rondeau, frappe par sa tranquille gravité face au fil d'une eau emportant bonheurs, amours sans jamais revoir l'amont.
Avec Rock'n'roll Cow-Boy (1983), changement de ton -comme on passe du plein au délié- souligné par la pochette de Franck Margerin (créateur des personnages de BD, Lucien, Rickie Banlieue, Manu, etc...) tel un Lucky Luke propulsé sous les projecteurs, de dos, Nino Ferrer offre son rock avec la distance ironique et griffée qui le caractérise. "Nous sommes trop nombreux pour qu'il y ait assez de place pour les solitaires" clame-t-il dans Vivent les moules!
"C'est sur le mode de l'humour que je préfère exprimer ce que je ressens sur des sujets graves, tristes, un peu désespérés."

Musicien multidimensionnel -à facettes, diront d'aucuns- Nino Ferrer vire de bord, le plus souvent en équipage, de la ballade au rock carré, revient au blues, met la voile vers d'autres espaces, chaque fois qu'il y a rencontre, vibrations partagées, possibilité d'une expression dont la forme le tente. Il surprend autant qu'il met de passion à expliquer sa démarche.

"Vous faites une chanson qui marche... paf! On vous colle une étiquette! Untel peut faire du rock. Parce que j'ai fait "Les cornichons" on me "refuse" toute autre approche de la chanson. Pourtant je l'ai fait. Cent trente chansons déposées, ce n'est pas rien !"

Il ne renie rien des tubes de son début de carrière mais il est "aussi autre chose". Ses disques lui ressemblent et peu lui importe d'avoir mangé jusqu'à sa chemise pour les produire.
Il reprend ses chansons à la base, tourne seul avec en guise de rythmique l'étui de sa guitare. Mais "Lonesome Singer" finit par s'ennuyer.

"L'homme heureux n'a pas de chemise et la soi-disant possession n'est qu'un fardeau. Nous ne sommes que les gardiens provisoires des objets qui nous accompagnent"

En 1986, on le retrouve sous un chapiteau de cirque en lisière de la capitale -entre périphérique et banlieue- dans le rôle d'un patriarche barbu en santiags, lecteur du journal "Le Monde": Dieu le Père ! l'Arche de Noé -concocté par le Théâtre de l'Unité- rassemble plus d'une trentaine de comédiens, une centaine d'animaux, un dinosaure mécanique (et 200 000 spectateurs). Nino Ferrer au final chante à dos d'éléphant. Après Treizième album enregistré en partie artisanalement à la maison, L'Arche de Noé, puis terminé à Paris avec Micky Finn, "Dieu" rentre chez lui dans le Lot.

"La peinture est le seul art à ma connaissance qui tolère la naîveté. Mes toiles et mes chansons ont-elles la même saveur que les melons de mon voisin ?Je les fais pousser avec le même amour."

A la fin des années 80, il retrouve son goût pour la peinture. Il expose dans son village des toiles dont une bonne moitié date des années 50-60. "Devenu patient avec l'âge, je me suis plongé dans ce qui remplit le plus ma vie" affirme-t-il.

Nouveau défi ? Il apprend à mieux maîtriser espaces, volumes et silhouettes. En 1993 il réalise huit expositions. En 1994 la Coupole accueille ses toiles (il n'arrive pas à se faire à l'idée de s'en séparer en les vendant). Puis Gand (Belgique) en 1996. Entre temps, la confrérie des Maîtres Pipiers de Saint-Claude a fait de lui "le fumeur de pipe de l'année" (1993) et le Ministère de la Culture un Chevalier, puis un Officier des Arts et Lettres. Son recueil de chansons "Textes ?" paraît aux Editions des Belles Lettres (1994), et au Seuil en 1997. Mais il ne lâche ni toile, ni pinceaux, ni guitare.

"Travailler avec des gens sur la même longueur d'onde que moi, ça me donne la frite."

En 1993 il produit La Désabusion (entre désabusement et désillusion) et se lance dans une danse de la pluie sans espoir, fait une chanson d'une juxtaposition de noms et mots russes et célèbre l'année Mozart sur l'air de la Marche Turque.
En 1994 Nino Ferrer et Cie -toujours ce besoin du groupe pour être musicalement soi- livre La vie chez les automobiles dont il illustre le livret et la pochette, ainsi qu'il l'avait fait pour l'opus précédent, l'oeuvre graphique prolongeant l'écrit.
Sur la pochette Concert Chez Harry (1995, Sun Records comme les deux disques précédents) il apparaît sous les traits du personnage qu'il a inspiré à Hugo Pratt pour la B.D. Corto Maltese en Sibérie. Une intuition géniale du père du célèbre Maltais, tellement Nino Ferrer s'inscrit dans la lignée de Corto Maltese, des héros debout face au ressac et dans les tempêtes.... qu'ils provoquent aussi parfois.

Juin 98, Nino répète pour enregistrer en studio cet été son nouvel album avec comme guitariste son fils Arthur. Dans le silence ou le flamboiement des saisons du Quercy, Nino Ferrer travaille, donc, à la suite de ses toiles et de ses chansons en conjuguant la passion au quotidien. En accord avec lui-même.


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